Lundi 22 octobre 2007
Mon poème préféré-des-préférés en allemand, ex aequo, avec celui qui est au début des "Ailes du Désir" / "Himmel über Berlin" ("Le Ciel / Paradis au-dessus de Berlin", en VO). Normalement, je suis pas trop poésie, mais celui-là, il faut l'avoir déclamé une fois sur un balcon et on ne l'oublie jamais !

L'auteur s'appelle Heinrich Heine. Heinrich (puisqu'on est présentés, on peut l'appeler Heinrich) s'est exilé pour des raisons politiques à Paris en 1931, où il est mort. Il n'est retourné en Allemagne qu'une fois, clandestinement, en 1943. 

Après des années en France, et son mariage avec une Française (à qui il a appris à lire et écrire et qui, "jolie comme le matin", efface de son sourire français les "soucis allemands") Heinrich se languit de son "Heimat". "Heimat" en allemand, c'est le foyer, la patrie, la maison, l'endroit où on se sent bien, au sens affectif du terme. Ca peut être un pays, une ville, un paysage, une maison ... La patrie au sens "nationaliste" s'exprime avec un autre mot, le "Vaterland". Mais avant que je m'extasie trop sur la beauté de la langue allemande, un petit extrait et une traduction, forcément moins bien que l'original, mais on va faire avec ! Dans ce poème, Heine raconte son voyage retour.  Au début, ça a l'air triste comme la lande d'Allemagne du Nord, mais vous allez voir, c'est pas du tout ça !

 
 
Im traurigen Monat November war's,                      C'était au triste mois de novembre,
Die Tage wurden trüber,                                       Les jours devenaient plus gris,
  Der Wind riß von den Bäumen das Laub,               Le vent arrachait le feuillage des arbres,
  Da reist ich nach Deutschland hinüber.                 Et c'est là que je me mis en route vers l'Allemagne.
   
  Und als ich an die Grenze kam,                           Et quand j'arrivai à la frontière,
  Da fühlt ich ein stärkeres Klopfen                         Je sentis un battement plus fort,
  In meiner Brust, ich glaube sogar                         Dans ma poitrine, je crus même
  Die Augen begunnen zu tropfen.                          Que mes yeux commençaient à perler.
   
  Und als ich die deutsche Sprache vernahm,         Et quand je perçus la langue allemande,
  Da ward mir seltsam zumute;                             Alors je me sentis d'humeur étrange,
  Ich meinte nicht anders, als ob das Herz             Je ne me trouvais pas autrement que si mon coeur
  Recht angenehm verblute.                                  Propageait mon sang sans peine
   
  Ein kleines Harfenmädchen sang.                      Une petite fille à sa harpe chantait,
  Sie sang mit wahrem Gefühle                            Elle chantait avec de vrais sentiments
  Und falscher Stimme, doch ward ich sehr           Et de fausses notes, mais j'étais très
  Gerühret von ihrem Spiele.                                Emu par son jeu.
   
  Sie sang von Liebe und Liebesgram,                  Elle chantait l'amour et le chagrin d'amour,
  Aufopfrung und Wiederfinden                             Le sacrifice et les retrouvailles
  Dort oben, in jener besseren Welt,                    Là-haut, dans ce monde meilleur,
  Wo alle Leiden schwinden.                               Où toutes les peines s'effacent.
   
  Sie sang vom irdischen Jammertal,                    Elle chantait les lamentations terrestres,
  Von Freuden, die bald zerronnen,                      Les joies qui s'effacent vite,
  Vom Jenseits, wo die Seele schwelgt                L'au-delà, où l'âme se régale,
  Verklärt in ew'gen Wonnen.                              Transfigurée dans les délices éternels.
   
  Sie sang das alte Entsagungslied,                    Elle chantait la vieille chanson du renoncement,
  Das Eiapopeia vom Himmel,                             L'épopée du Paradis,
  Womit man einlullt, wenn es greint,                   Celle avec laquelle on berce, quand se plaint,
  Das Volk, den großen Lümmel.                         Le peuple, ce grand malapris.
   
  Ich kenne die Weise, ich kenne den Text,          Je connais la manière, je connais le texte,
  Ich kenn auch die Herren Verfasser;                  Je connais aussi ces messieurs les auteurs,
  Ich weiß, sie tranken heimlich Wein                  Je sais qu'ils boivent du vin en secret
  Und predigten öffentlich Wasser.                       Et prônent ouvertement l'eau.
   
  Ein neues Lied, ein besseres Lied,                    Un nouveau chant, un meilleur chant
  O Freunde, will ich euch dichten!                      Ô mes amis, je veux vous écrire !
  Wir wollen hier auf Erden schon                        Nous voulons déjà ici sur la terre
  Das Himmelreich errichten.                              Atteindre le royaume des cieux.
   
  Wir wollen auf Erden glücklich sein,                 Nous voulons être heureux sur la terre,
  Und wollen nicht mehr darben;                         Et ne voulons plus souffrir,
  Verschlemmen soll nicht der faule Bauch,        Le ventre paresseux ne doit pas se gaver
  Was fleißige Hände erwarben.                         De ce que des mains appliquées obtiennent
   
  Es wächst hienieden Brot genug                     Il se trouve assez de pain
  Für alle Menschenkinder,                               Pour tous les fils des hommes,
  Auch Rosen und Myrten, Schönheit und Lust, Aussi des roses et de la myrte, de la beauté et du plaisir,
  Und Zuckererbsen nicht minder.                     Et pas moins de pois de sucre,
   
  Ja, Zuckererbsen für jedermann,                    Oui, des pois de sucre pour chacun,
  Sobald die Schoten platzen!                          Dès que les cosses éclatent !
  Den Himmel überlassen wir                           Le Ciel nous le laissons
  Den Engeln und den Spatzen.                      Aux anges et aux petits oiseaux.



Voilà, vous êtes arrivés au bout ! Bravo pour les courageux qui auront lu jusque là !
En fait, il y a un bouquin derrière, mais j'ai abrégé (et traduit approximativement). Et maintenant, je vous
laisse réfléchir aux 12 000 interprétations possibles: l'épicurienne, la marxiste, la "post-structuralisto-
métaphysique" ...  Pour votre infos, les Zuckererbsen, que j'ai traduit par "pois de sucre", s'appellent
"pois gourmands" ou "pois mange-tout" en Français, mais ça cassait un peu le rythme, alors j'ai gardé
la traduction littérale.

Et puis, c'est joli "pois de sucre", non ??? ;-)
Par Margot
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